Quelques brèves de Julie

 

S1 – 6 au 12 janvier 2020

 

Un peu de culture dans ce monde de brutes.

Une première semaine culturelle franco française ! Si Fabienne enrichit sa rubrique de musique cette année, je vais continuer pour ma part à faire la même chose qu’auparavant en tentant de faire état ici d’un film, d’une série et d’un livre par semaine. Et vu mon retard au regard de toutes les recommandations de Fabienne, j’ai de quoi faire !

💿 « Noce Blanche » de Jean-Claude Brisseau, avec Vanessa Paradis, Bruno Kremer, Ludmila Mikaël, 1989 🇫🇷
La lecture du livre “Le Consentement” de Vanessa Springora (voir ci-dessous) m’a rappelé ce film vu lorsque j’étais ado. Une histoire que j’avais trouvée romantique, avec une Vanessa Paradis ingénue à souhait, superbe. Elle y interprète le rôle de Mathilde Tessier, 17 ans, un peu perdue entre une mère dépressive et un père absent. Marginale, elle déserte l’école jusqu’à ce que son prof de philosophie, François Hainaut, la cinquantaine, s’intéresse à elle et s’attache à la remettre sur pieds pour éviter qu’elle ne sombre complètement. Mathilde tombe amoureuse de lui et pendant qu’elle progresse, leur histoire d’amour se tisse et éloigne peu à peu François de sa femme et de son métier… Fin tragique que j’avais oubliée. Mais joli film, assez troublant au regard de l’actualité. Ce rôle a valu à Vanessa Paradis le César du meilleur espoir féminin. À noter qu’en 2005, Jean-Claude Brisseau, réalisateur sulfureux de ce film, a été condamné à un an de prison avec sursis pour le harcèlement sexuel de deux jeunes actrices…

📺 « Grégory » de Gilles Marchand, 5X60’, Netflix 🇫🇷
Franchement dérangeante mais extrêmement bien documentée ! Voilà comment je résumerais cette mini-série captivante qui parvient à éclairer d’un jour nouveau l’affaire Grégory, toujours non élucidée plus de 30 ans après les faits, en diffusant des images d’archive et des témoignages inédits, y compris des principaux protagonistes. Des passages à la limite du voyeurisme, la dépassant largement à quelques reprises aussi (les images et le son de l’enterrement de Grégory sont quasiment insoutenables ; quant aux corbeaux venant en superposition de certains passages… pas nécessaires et redondants), des propos plus que sexistes et hallucinants venant d’un policier qualifiant Christine Villemin d’« excitante »…
Comment expliquer que ce fait divers ait à ce point défrayé la chronique et autant passionné les français ? Un crime odieux, la mort d’un enfant noyé ligoté, un fond romanesque tenant dans un corbeau qui pourrissait la vie d’une famille depuis des mois (et dont on entend la voix dans le reportage), des jalousies tenaces, un aveu vite ravalé, un mis en examen libéré et assassiné, une mère accusée et emprisonnée avant d’être totalement blanchie des années plus tard, un amour indéfectible entre deux parents « orphelins » qui sont parvenus à surmonter toutes les épreuves et se reconstruire… autant d’éléments qui n’ont pu que susciter l’intérêt de l’opinion publique, largement attisé par des media à l’éthique parfois plus que douteuse…
Pourquoi, après autant d’années, la vérité n’a-t-elle jamais totalement éclaté ? Sans aucun doute en raison d’un concours de mauvaises circonstances, à commencer par une instruction catastrophique, celle menée par le juge Lambert qui a d’ailleurs mis fin à ses jours lorsque l’affaire a ressurgi en 2017. Cette série montre parfaitement bien à quel point son enquête s’est transformée en véritable fiasco, à partir notamment du moment où il a laissé Muriel Bolle rentrer auprès des siens après qu’elle ait témoigné contre son beau-frère Bernard Laroche.
Autre particularité de la procédure : le dessaisissement des gendarmes au profit de la police judiciaire, impliquant un changement de thèse assez inéluctable. Une procédure fut ensuite reprise en mains par le juge Simon et qui, malgré un travail acharné, ne parvint pas à percer à jour le ou les assassins, terrassé par la maladie.
Gilles Marchand souligne aussi quel fut le rôle de certains médias dans l’affaire, posant clairement la question de la liberté d’expression. Si l’implication du journaliste de Paris Match, Jean Ker, m’a beaucoup surprise, en particulier la fois où il a pu enregistrer les PV d’auditions de Laroche dans le cabinet de son avocat – Gérard Welzer – à qui le juge les avait « confiés » (!) et les a fait écouter aux époux Villemin, ou son récit du soir où il a empêché une tentative d’assassinat de Laroche par Jean-Marie Villemin, j’ai été totalement sidérée par celle du journaliste de Libération, JM Bezzina qui, avec sa femme elle aussi journaliste, écrivait dans 8 journaux différents sous plusieurs pseudos et influait ainsi de manière significative l’opinion publique, créant même de véritables rumeurs dévastatrices. Une affaire qui n’a pas laissé le monde littéraire indifférent avec l’intervention de Marguerite Duras en particulier. Accompagnée par le journaliste Denis Robert, que l’on retrouve assez mesuré dans ce documentaire, elle s’est rendue sur les lieux du drame et face à la maison des Villemin, fut convaincue que le crime avait été commis à cet endroit et en a tiré un article dévastateur pour la mère de Grégory…

📚 « Le Consentement », par Vanessa Springora, Grasset, janvier 2020 🇫🇷
Quand un libre bouscule la société… Vanessa Springora révèle dans ce récit l’emprise dont elle a fait l’objet à l’âge de 13 ans. Tombée sous le charme de l’écrivain Gabriel Matzneff affectionnant publiquement « Les moins de 16 ans », elle aura eu besoin de plus de trente ans pour consigner son histoire, et son prédateur, dans un livre. Magistral !
« Si les relations sexuelles entre un adulte et un mineur de moins de quinze ans sont illégales, pourquoi cette tolérance quand elles sont le fait d’un représentant d’une élite – photographe, écrivain, cinéaste, peintre ? Il faut croire que l’artiste appartient à une caste à part, qu’il est un être aux vertus supérieures auquel nous offrons un mandat de toute-puissance, sans autre contrepartie que la production d’une œuvre originale et subversive, une sorte d’aristocrate détenteur de privilèges exceptionnels devant lequel notre jugement, dans un état de sidération aveugle, doit s’effacer ».
Ainsi s’exprime Vanessa Springora dans ce récit puissant, celui par lequel elle prend enfin l’homme dont elle a longtemps été la proie à son propre piège, « l’enfermer dans un livre ». Le contenu de ce livre est connu et partout révélé. À quoi bon le lire alors ? Les raisons en sont nombreuses !!!
La première : une écriture ! Là où les écueils étaient nombreux, allant du scabreux au revanchard, passant par un certain voyeurisme lorsque les protagonistes de l’histoire bénéficient d’une telle notoriété, Vanessa Springora parvient avec une grande sobriété et une subtilité certaine à décortiquer le phénomène d’emprise dans lequel elle a succombé alors qu’elle n’avait que 13 ans, à expliquer pourquoi le syndrome de Stokholm n’a rien d’une rumeur et à dresser le portrait d’un singulier prédateur sexuel qui l’a très longtemps fait se sentir davantage complice que victime, au point de s’évaporer. Des propos dépouillés, jamais larmoyants, justes, rapportés au présent, confèrent au récit une force extraordinaire ! Les abus qu’a subis Vanessa Springora posent nombre de questions, à commencer par la responsabilité de ses parents, mais aussi celle portée par tout le milieu littéraire et intellectuel de l’époque, des éditeurs de Gabriel Matzneff… C’est aussi le portrait de toute une société auquel l’auteur s’est finalement attachée, dépassant sa propre histoire et faisant de son livre, publié plus de trente ans après les faits, un témoignage nécessaire. Libération des mœurs, « il est interdit d’interdire »… Les temps ont bien changé et c’est aujourd’hui au tour de la parole des victimes de se libérer, dans le sillage du mouvement #metoo initié par l’affaire Weinstein. Prescrits ou pas, les faits méritent hautement d’être formulés et révélés, pour l’auteur elle-même en tant que victime qui s’est battue (et se bat toujours) pour se construire et vivre avec cette agression, et aussi pour toutes celles et tous ceux qui n’auraient pas encore réussi à les formuler.
Si Gabriel Matzneff a pu en toute impunité parader des années durant et revendiquer haut et fort sa pédophilie – son goût pour les « culs frais » comme il a pu l’écrire – il paie cher aujourd’hui le prix de ses déviances : une enquête pour viol sur mineurs de moins de quinze ans a été ouverte contre lui par le Procureur de Paris le 3 janvier, sans compter son éditeur, Gallimard, qui vient d’annoncer l’arrêt de la commercialisation de son journal, ou encore Le Point auquel il ne contribuera plus. Chronique complète ici.

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