OMS – Genève

L’Adversaire – Emmanuel Carrère

 

Condamné à perpétuité pour l’assassinat de tous les siens, Jean-Claude Romand vient d’être libéré après 23 ans d’incarcération. L’occasion de revenir sur le formidable livre d’Emmanuel Carrère, L’Adversaire.

 

Éditeur : POL

Nombre de pages : 224

Parution : Janvier 2000

Prix : 18 €

Versions ebook et poche disponibles

« La vérité existe-t-elle ? ». Tel est le sujet du bac philo pour lequel Jean-Claude Romand a obtenu un 16/20 en 1976.

Au cœur de l’un des faits divers les plus sordides qui ait existé, cet homme avait défrayé la chronique en 1993 et interpelé le journaliste et écrivain Emmanuel Carrère. Il l’avait alors inspiré pour écrire un livre d’un genre particulier, aux frontières de la réalité et de la fiction, « L’Adversaire », notamment adapté au cinéma par Nicole Garcia et incarné avec talent par un Daniel Auteuil très convaincant.

 

 

Après 23 ans de réclusion, Jean-Claude Romand vient d’être libéré. Pour comprendre comment une telle libération est envisageable en France, écoutez ici les brillantes explications de Delphine Meillet, avocate au Barreau de Paris.

Cette libération est l’occasion de revenir sur ce livre qui m’a profondément marquée en raison de son originalité littéraire (et, je l’avoue, parce que je vis tous près de l’Organisation mondiale de la Santé où Jean-Claude Romand prétendait travailler et de Prévessin où sa famille résidait, ce qui n’avait pas manqué de me troubler quand j’ai emménagé dans la région il y a quatre ans…).

 

L’affaire Romand en quelques lignes

Un homme sans histoire, brillant, aimant… tel est en apparence ce que l’on pouvait dire de Jean-Claude Romand jusqu’à un matin de janvier 1993.

Fils unique de parents modestes vivant dans le Jura, cet homme a grandi assez seul, entrepris des études de médecine suivies à Lyon pour se rapprocher d’une cousine éloignée dont il était épris et qu’il a par la suite épousée, Florence. Mais au matin des examens de deuxième année, il ne se présente pas. Pourtant, à tous, il dira passer en troisième année.

Ce mensonge constitue sans aucun doute la première pièce d’un engrenage infernal où Jean-Claude Romand n’a fait que mentir. Le début d’une imposture qui ne pouvait terminer que tragiquement. Lui, éminent spécialiste voyageant à travers le monde, passait en réalité ses journées sur les aires d’autoroute, sur le parking de l’OMS, dans des hôtels à proximité de l’aéroport de Genève, à compulser des revues médicales.

Une vie de mensonges, d’apparences et d’escroquerie puisque pour vivre, il a soutiré l’argent de tous ses proches, y compris pour séduire et gâter une maîtresse vivant à Paris. C’est lorsque cet édifice fut sur le point de s’effondrer totalement et la vérité d’éclater que Jean-Claude Romand s’est démasqué d’une certaine façon, assassinant tous ceux qu’il aimait, à commencer par son épouse, ses deux enfants, ses parents et leur chien. Un suicide raté, une condamnation à perpétuité assortie d’une peine de sureté de 22 ans et une libération.

 

Jean-Claude Romand © Fayolle Pascal/SIPA

Traitement littéraire de l’affaire par Emmanuel Carrère

Que des écrivains se passionnent pour le réel n’est pas nouveau et nombreux sont ceux à s’être inspirés de faits divers. À ce sujet, un livre passionnant de Minh Tran Huy : « Les écrivains et le fait divers – Une autre histoire de la littérature » (Flammarion, 2017).

L’approche d’Emmanuel Carrère, maître du genre, me paraît particulièrement intéressante. L’écriture de L’Adversaire a débuté par la couverture du procès pour Le Nouvel Observateur. Des heures de débat qui semblent avoir nourri une véritable fascination pour l’auteur, au point que celui-ci mettra sept ans à accoucher de cette œuvre, après moulte hésitations, questionnements, correspondances et entretiens divers et variés avec le criminel et tout son entourage.

Ce livre correspond donc à l’enquête qu’Emmanuel Carrère a menée durant des années, non pas pour établir avec précision l’enchainement des faits, mais animé par une seule question : que se passait-il réellement dans la tête de Jean-Claude Romand durant toutes ces journées qu’il était censé passer dans un bureau ? Quel était cet Adversaire, « celui que la Bible appelle Satan » ?

« Ni le juge d’instruction, ni les experts psychiatres ne pourraient y répondre, mais soit Romand lui-même, puisqu’il était en vie, soit personne ».

« (…) je ne viens pas à vous poussé par une curiosité malsaine ou pas le goût du sensationnel. Ce que vous avez fait n’est pas à mes yeux le fait d’un criminel ordinaire, pas celui d’un fou non plus, mais celui d’un homme poussé à bout par des forces qui le dépassent, et ce sont ces forces terribles que je voudrais montrer à l’œuvre » écrit Emmanuel Carrère dans le premier courrier adressé à Romand.

Cherchant à comprendre l’homme davantage que le criminel mythomane, l’auteur finit par livrer sa conviction :

« Je ne voyais plus de mystère dans sa longue imposture, seulement un pauvre mélange d’aveuglement, de détresse et de lâcheté ».

Dans cette œuvre, l’auteur revient naturellement sur les faits mais là n’est pas son intérêt principal pour lequel mieux vaut se reporter aux documentaires consacrés à l’affaire comme Faites entrer l’accusé.

Ce livre m’a passionnée d’abord pour la relation qu’entretient l’auteur avec le sujet de son livre. Emmanuel Carrère retranscrit des extraits de ces correspondances avec Romand qu’il n’a apparemment réellement rencontré qu’une seule fois au cours d’un entretien. On comprend que si l’auteur cherche des réponses à ses questions, son interlocuteur n’est pas en reste non plus :

« J’ai entendu qu’il comptait sur moi plus que sur les psychiatres pour lui rendre compréhensible sa propre histoire et plus que sur les avocats pour la rendre compréhensible au monde. Cette responsabilité m’effrayait mais ce n’était pas lui qui était venu me chercher, j’avais fait le premier pas et j’ai considéré que je devais en accepter les conséquences ».

 

Ce faisant, l’auteur se met lui aussi en scène. S’il nomme les protagonistes de l’histoire par leurs vrais noms, il n’hésite pas à utiliser le « Je » comme ici :

« Le matin du samedi 9 janvier 1993, pendant que Jean-Claude Romand tuait sa femme et ses enfants, j’assistais avec les miens à une réunion pédagogique à l’école de Gabriel, notre fils aîné ».

Ce livre marque donc aussi un genre de littérature particulier, entre fiction et réalité. Il semble qu’à partir du moment où les personnages d’un livre sont nommés par leur nom, il ne s’agit plus de fiction. Pour autant, ce n’est pas non plus un récit. Ici, l’auteur se base sur des faits tout à fait réels qu’il analyse, livre son point de vue, apporte en somme une vision, la sienne. Cette vision tend bien sûr à s’approcher de la vérité mais n’est pas la Vérité. D’ailleurs, Emmanuel Carrère a fait relire « L’Adversaire » à Romand au stade des épreuves et lui a indiqué qu’aucune correction ne serait possible à ce stade :

« Je ne peux pas prendre en charge votre Vérité, elle n’appartient qu’à vous ».

À l’heure où chacun s’interroge sur la part de fiction que comportent les livres, se demandent à quel point les récits sont autobiographiques et où l’ajout de la mention « D’après une histoire vraie » – titre du très bon roman de Delphine de Vigan – résonne telle une promesse, il faut lire ou relire L’Adversaire d’Emmanuel Carrère, modèle du genre.

 

© Joël Saget – AFP

À propos de l’auteur

Né en 1957, Emmanuel Carrère est écrivain, journaliste, scénariste et réalisateur. Il est l’auteur de plusieurs scénarios, d’une biographie de Philip K. Dick et de nombreux romans dont « La moustache », « La classe de neige ». « Retour à Koltelnitch » (2004) est son premier film en tant que réalisateur. En 2011, « Limonov », une biographie romancée de l’écrivain, dissident et homme politique russe, a reçu le prix Renaudot. En 2014, « Le Royaume » qui raconte l’histoire des débuts de la chrétienté, vers la fin du Ier siècle après Jésus Christ, obtient le prix littéraire du Monde. Enfin, Emmanuel Carrère a obtenu en 2018 le prix de la Bibliothèque Nationale de France (BNF) qui récompense chaque année un auteur francophone pour l’ensemble de son œuvre.

La Grande Librairie sur l’ouvrage consacré à Emmanuel Carrère : Faire effraction dans le réel.

 

 

Emmanuel Carrere lit un extrait de L’Adversaire.

 

 

 Quelques pages en extrait du livre….

Recevez mes chroniques par mail pour vous inspirer !

Une fois par semaine directement dans votre boîte mail.

Votre inscription a bien été prise en compte

Share This