Entretien avec François Samuelson

© MaxPPP / Olivier Arandel

Si le recours aux agents littéraires appartient à la culture éditoriale américaine, la pratique n’allait pas de soi en France et ces professionnels, chargés de veiller aux intérêts de leurs clients – des écrivains –  furent d’abord regardés d’un mauvais œil par les éditeurs. Les temps ont bien changé et le circuit de l’édition les intègre désormais. Cette transition culturelle doit beaucoup à un homme qui a su imposer ce rouage de l’édition en France, après avoir appris son métier aux États-Unis, François Samuelson.

« 007 », « redoutable », « féroce »… les qualificatifs ne manquent pas pour décrire François Samuelson le célèbre agent français qui représente des dizaines de talents, tant dans le milieu littéraire qu’artistique : Pierre Assouline, Michel Houellebecq, Enki Bilal, Emmanuel Carrère, Frédéric Beigbeder, Virginie Despentes, Régis Jauffret, Olivier Guez, Colombe Schneck, Juliette Binoche, Antoine de Caunes, Sabine Azéma… Redouté pour sa force de persuasion parfois un peu brutale dans les négociations, François Samuelson est impressionnant ! Autant dire que je n’en menais pas large ce matin de janvier en poussant la porte de son agence Intertalent !

J’ai en réalité découvert quelqu’un de sensible et chaleureux, ayant surtout à cœur d’accompagner et protéger ses talents.

Quel regard porte-t-il sur les acteurs du monde littéraire aujourd’hui ? Quels sont les livres qui l’ont marqué récemment ? Comment envisage-t-il le rôle d’un agent ? François Samuelson se dévoile ici.

Julie Vasa : Comment vous est venue l’idée d’exercer ce métier d’agent littéraire et artistique ?

François Samuelson : Ce sont les hasards de la vie, aucune étude n’y prédestine. J’avais écrit un livre sur la naissance du journal Libération (ndlr : Il était une fois Libé…, Seuil, 1980) qui était d’ailleurs à l’origine ma maîtrise d’histoire. Cela m’avait procuré une petite notoriété dans le milieu.

J’avais alors proposé de réaliser quelques entretiens à des journaux. Il y a eu celui avec Marguerite Yourcenar pour Le Figaro grâce à l’entremise de Jean d’Ormesson qui à l’époque travaillait à l’Unesco.

Et j’avais également proposé au Monde de faire un entretien avec Truman Capote à New-York où j’allais assez régulièrement car la moitié de ma famille est américaine. Là-bas, pour préparer et organiser mon rendez-vous, j’ai rencontré Alan Schwartz. Il était avocat mais surtout l’agent de Truman Capote. Je lui ai alors demandé en quoi consistait sa fonction d’agent littéraire. Il m’a répondu : « C’est comme impresario mais pour les écrivains ». J’ignorais que ça existait ! Et j’ai ensuite passé quelques années aux États-Unis.

J.V. : Pourquoi vous y être installé à ce moment-là ?

F.S. : Dans les années 80’, on entendait souvent les éditeurs dirent à ceux qui voulaient les écouter, et notamment les auteurs, que la littérature française ne se vendait plus en Amérique. Dans l’absolu, ce n’était pas totalement faux : entre les coups de boutoir du structuralisme et du nouveau roman, le sujet avait été évacué du livre et les objets étaient devenus les héros, un peu comme dans Les Choses de Georges Perec, un très bon livre par ailleurs. On se retrouvait donc avec une littérature un peu désincarnée qui n’avait pas la chair romanesque comme l’apprécient les américains.

À cette époque, j’ai eu l’occasion d’aller dans la bibliothèque de Columbus dans l’Ohio et y ai constaté que les traductions de livres français s’arrêtaient à Camus ! Pour autant, il me semblait que tout n’avait pas sombré et disparu et en réfléchissant, parallèlement à ma découverte du métier d’agent, une idée a commencé à germer.

J.V. : Laquelle ?

F.S. : Et bien de fil en aiguille, j’ai imaginé monter une agence littéraire commune aux éditeurs, puisque ce sont eux qui ont les droits étrangers des auteurs. Et en s’installant à New-York, on tirait avantage d’une proximité avec les éditeurs américains et on pouvait ainsi être plus efficaces. C’était au début des années 80, quand la gauche est arrivée au pouvoir. J’ai proposé mon projet à la Direction du Livre : monter une structure à New-York avec trois francs six sous pour représenter les éditeurs français. La réponse qui m’a été donnée fut positive, à condition de regrouper assez d’éditeurs.

J.V. : Lesquels connaissiez-vous ?

F.S. : Aucun ! J’ai pris mon bâton de pèlerin alors que je ne connaissais personne, je n’étais le fils de personne ! C’est comme ça que je me suis retrouvé à aller voir Jérôme Lindon, Claude Gallimard, Claude Durand et beaucoup d’autres… pour leur proposer l’idée. Certains ont accepté, d’autres pas. Et puis l’agence s’est montée. Voilà comment je suis tombé dans le chaudron. J’ai ensuite passé sept années à New-York ce qui m’a permis de réaliser à quel point le contact humain faisait la différence.

À l’époque, les responsables de droits étrangers  – et je ne leur jette pas la pierre, loin de là  – envoyaient tout l’office dans un carton. Donc l’éditeur qui recevait l’office ouvrait une boîte, y trouvait vingt livres qui ne servaient réellement qu’à bloquer la porte du bureau ! On pouvait opter pour une autre manière de faire : être sur le terrain et connaître les gens. Vos interlocuteurs vous font alors confiance parce que vous êtes là 24 heures sur 24 et que vous avez intérêt à ne pas leur vendre une marchandise avariée. En plus, lorsque vous fréquentez les gens toute l’année, vous finissez par connaître leurs goûts. Il est alors possible de faire des propositions beaucoup plus affinées et ainsi, j’ai pu vendre durant ces sept années presque 300 livres. Et c’est mon camarade Olivier Nora (ndlr : aujourd’hui PDG des éditions Grasset) qui a pris la relève. Je suis ensuite revenu à Paris et je me suis dit que j’allais continuer à exercer le métier que je savais faire.

J.V. : D’abord les livres avant le cinéma donc ?

F.S. : Ah oui ! L’un amène l’autre ceci dit. J’avais envie de continuer à faire le métier que j’ai appris à faire sur le terrain. Je suis courageux mais pas suicidaire ! Je savais bien que les éditeurs n’allaient pas m’accueillir à bras ouverts ! J’ai donc pensé à entrer dans une grande agence artistique, comme il en existe aux États-Unis : certaines sont de grandes agences littéraires à New-York, mais également de grandes agences artistiques à Los Angeles. Sauf qu’à Paris, tout est regroupé au même endroit. Je ne connaissais rien à l’univers du cinéma.

Il y avait à l’époque deux grandes agences : Artmedia et Marceline Lenoir. Il se trouve que j’ai appelé Artmedia parce que, par ordre alphabétique, c’était les premiers ! La personne que j’ai eu en ligne m’a dit avoir entendu parler de moi et qu’on allait me rappeler. Je n’y croyais pas trop. Mais le lendemain, elle m’a fixé un rendez-vous avec Jean-Louis Livi, le gérant d’Artmedia, qui m’a dit que j’étais l’homme que Gérard Lebovici aurait aimé rencontrer et m’a proposé de commencer quand je voulais !

J.V. : Quel a été votre rôle au sein de cette grande agence ?

F.S. : Je suis entré agent littéraire chez Artmedia pour ne m’occuper que du littéraire, seulement des écrivains.

J.V. : C’était je crois très novateur ?

Emmanuel Carrère © Joël Saget – AFP

F.S. : Effectivement, il n’y avait personne dans ce secteur très précis à ce moment-là, j’étais le premier. Je suis arrivé avec tout mon premier groupe d’écrivains : Pierre Assouline, Emmanuel Carrère, Philippe Djian…​

Mais il ne faut pas oublier une chose : tous ces auteurs-là étaient en culotte courte à l’époque. Quand j’ai rencontré Emmanuel Carrère par exemple, il avait écrit deux premiers romans encore peu connus. Un jour, dans un salon du livre où je participais à une table ronde avec Frédéric Beigbeder et Manuel Carcassonne, une personne m’a interpelé en soulignant le fait que je ne représente que les stars… J’ai commencé par lui répondre que je représente qui je souhaite et que je n’ai pas de compte à rendre mais également que lorsque j’ai débuté avec les auteurs que je représente aujourd’hui, ils étaient pour la plupart encore très peu connus.

J.V. : Comment les avez-vous identifiés comme « talents » ?

F.S. : Quand vous représentez une vingtaine de maisons d’édition, ce qui était mon cas à New-York, vous avez accès à toute la production. Et puis par goût, tout simplement. Il en va des agences comme des maisons d’édition : il y a un profil : P.O.L., ce n’est pas la même chose que Jean-Claude Lattès. J’étais alors assez proche de P.O.L., de Gallimard, d’Actes Sud, etc. à cette époque-là. En lisant les livres, vous voyez se détacher de grandes tendances esthétiques. Vous rencontrez ensuite les auteurs. J’étais devenu un peu le passage obligé pour les auteurs français qui venaient à New-York… Cela m’a permis de rencontrer beaucoup de gens et de connaître particulièrement bien la manière dont fonctionnaient les éditeurs… Je savais qu’ils ne me voyaient pas alors d’un très bon œil. Et selon le principe de la tortue romaine, étant chez Artmedia, je ne craignais pas grand’chose. J’ai passé un peu plus de deux ans à travailler exclusivement comme agent littéraire. Je participais tous les jeudis à des réunions consacrées au cinéma. De fil en aiguille, une jeune comédienne m’a demandé de la représenter car on lui avait dit à Los Angeles que je connaissais les États-Unis…

J.V. : Elle s’appelait… ?

F.S. : Juliette Binoche ! Elle tournait Les Amants du Pont Neuf. Ne connaissant rien au milieu du cinéma, je lui ai proposé d’aller voir mon voisin de pallier, Dominique Besnehard mais elle a tenu à faire un essai avec moi une année. C’était il y a 27 ans et je suis toujours en période d’essai ! Nous avons eu un coup de chance puisque deux ou trois ans plus tard, elle a gagné l’Oscar avec Le patient anglais. Cela n’était pas arrivé depuis Simone Signoret dans les années 50’​

J.V. : Pour le grand public, un agent artistique est un personnage à l’image de l’un des quatre héros de la série « Dix pour cent ». Selon vous, représentent-ils bien la réalité du métier d’agent ?

F.S. : Je n’ai regardé que les deux premières saisons et oui, c’est très réaliste. C’est drôle, beaucoup de choses sont vraies, notamment l’hystérie prévalant dans une agence artistique qui représente beaucoup de comédiens… C’est assez bien vu !

J.V. : Cela ne correspond donc pas tout à fait à votre réalité ?

F.S. : Pas vraiment. Grâce à l’Oscar de Juliette, j’ai représenté à peu près toutes les comédiennes de la place : d’Isabelle Adjani, à Sandrine Bonnaire, en passant par Carole Bouquet… mais c’est un autre métier que celui d’agent littéraire. Je l’ai fait. Je continue d’ailleurs à le pratiquer dans une certaine mesure mais pas dans les mêmes proportions qu’avant. Ce que j’ai gardé de cette époque-là, ce sont les metteurs en scène, les écrivains de l’écran.

J.V. : Écrivain et metteur en scène, deux métiers proches selon vous ?

F.S. : Tout à fait, l’un fait sur papier et l’autre sur écran, mais c’est exactement la même matrice.

J.V. : Quelles sont, à votre avis, les qualités requises pour être un bon agent artistique ?

F.S. : Ce que je n’ai pas, c’est-à-dire la patience. C’est une vertu cardinale pour un agent artistique. Ce métier est extrêmement dur. Pour moi, l’un des métiers les plus difficiles est d’être comédien. C’est l’un des rares, voire le seul métier artistique, à quelques exceptions près, où son art ne peut être exercé que de manière passive. On ne peut le pratiquer que si quelqu’un d’autre vient vous chercher. Ce n’est pas comme metteur en scène ou écrivain : ils décident de faire ce qu’ils veulent. « Qui m’aime me suive ». Être acteur, c’est être exposé à la critique permanente. Vous êtes une fille ? Vous êtes trop grosse ou trop maigre, vous avez un trop petit ou trop grand nez… C’est effrayant comme job ! Il faut vraiment avoir le feu sacré. Cela crée une forme d’incertitude.

J.V. : Incertitude que l’agent absorbe ?

F.S. : L’agent est si vous voulez, comme le montre si bien la série « Dix pour cent », l’édredon, celui qui amortit les chocs.​

Les acteurs de la série Dix pour cent.

J.V. : À quoi ressemble une journée type pour vous ?

F.S. : À rien en particulier ! C’est extrêmement difficile de répondre à cette question. Et c’est aussi tout l’intérêt du métier : on peut passer des journées à travailler sur des contrats, d’autres au téléphone, enchaîner des rendez-vous, passer une journée sur un tournage, qui se finit le soir par un théâtre, une projection, un concert… La journée type peut être le mélange de tout cela. On n’a pas le temps de s’ennuyer ! Mais surtout, au-delà de ce qui semble clinquant et rigolo, vous avez la chance et le privilège d’accompagner des créateurs. Ils ont des mondes, des univers originaux, un style, un talent… Quelque part, cela vous nourrit et vous rend plus ouvert au monde.

J.V. : Côtoyer ces écrivains, acteurs, metteurs en scène, vous a-t-il changé ?

F.S. : Certainement. De ce point de vue là, vous découvrez des approches différentes et cela vous rend beaucoup plus tolérant. Certaines choses vous paraissent évidentes alors que pour d’autres, elles ne le sont pas. Surtout, dans l’époque où nous vivons et où il y a une sorte d’hystérisation du débat, je trouve que ça permet de relativiser les choses et d’apprendre. Par exemple, je représente des historiens comme Evelyne Lever et Maurice Lever qui m’ont appris des choses sur le Marquis de Sade ou Marie Antoinette alors qu’en réalité, je ne me serais jamais intéressé à ces personnages. Vous apprenez à respecter le travail des artistes.

J.V. : Que pensez-vous des critiques littéraires et critiques cinématographiques ?

F.S. : Je suis souvent en pétard quand je lis certaines critiques de livres ou de films ! Imaginez : vous avez une personne dont la seule légitimité est l’emploi qu’elle occupe dans la tribune X ou Y et qui descend une œuvre. L’exercice qui consiste à démolir une œuvre est toujours plus payant que de la défendre. C’est toujours plus fort d’être négatif que d’être positif. C’est un peu comme la presse et les journaux : on n’y parle jamais des trains qui arrivent à l’heure mais seulement de ceux qui déraillent ! Je trouve extrêmement infects – et je mets en tête de cette infection Le Masque et la Plume – les gens qui descendent des œuvres que des créateurs ont mis parfois plusieurs années de leur vie à créer.

Après, c’est mon sentiment ! J’ai la chance de faire un métier où je peux me permettre d’être totalement honnête, devant n’importe quel critique cinématographique ou littéraire. Je ne suis subventionné par personne, ne reçoit aucun centime de qui que ce soit… Je n’ai de comptes à rendre qu’à ma propre conscience.

J.V. : C’est assez rare de pouvoir disposer de cette indépendance…

F.S. : Pour être totalement franc avec vous, je ne connais pas d’autre métier qui le permette à ce point.

J.V. : Quelle est la différence entre un agent littéraire et un avocat pour défendre les droits d’un écrivain ?

F.S. : Elle est énorme. Pour commencer, un avocat spécialiste du droit d’auteur a pour vocation de faire le meilleur contrat possible. La vocation d’un agent littéraire va bien plus loin : elle est d’accompagner un artiste toute l’année. Au-delà du contrat, c’est aussi et surtout de s’assurer que le contrat porte ses fruits. Il y a un suivi. Quand je fais un contrat, je peux passer un temps monstrueux sur de petits détails mais dont les conséquences peuvent être très lourdes.

Un exemple : je représente Thomas Gilou qui, accessoirement, est le petit-fils de l’auteur suisse Blaise Cendrars. Il a réalisé les trois films « La vérité si je mens ». Après le succès du premier, il a fallu rédiger le contrat du deuxième film. Le producteur avait gagné beaucoup d’argent et j’ai observé une chose : outre le fait que l’argent rend les gens fous, plus on en a, plus on en veut ! Et moi, mon boulot était de défendre Thomas Gilou, auteur de sa réalisation, pour qu’il ne soit pas le « parent pauvre » de son film.

Et, cela peut paraître amusant, nous avons mené des négociations byzantines avec les producteurs sur le pourcentage perçu par le réalisateur pour l’exploitation en salle : je n’ai plus les chiffres précis en tête mais nous sommes passés de quelque chose de l’ordre de 1 % ou 1,5 % au lieu de 0,5 %. Cela ne paraît pas grand-chose mais quand vous faites 8 millions d’entrées, je peux vous assurer que cela représente une différence de plusieurs milliers d’euros, de l’ordre de 150 000 € je crois.

Savoir rédiger un contrat consiste à s’assurer que ses retombées économiques profiteront à votre client. C’est le premier point, l’aspect business.

J.V. : Voyez-vous d’autres différences entre les métiers d’avocat et d’agent ?

F.S. : Oui. Un avocat n’a pour vocation – même si là aussi, il y a des exceptions – d’accompagner un artiste toute l’année. Il n’entretient pas de relation longitudinale avec un artiste. Pour les agents, c’est différent. On est sa maison, son point de regroupement. Et puis c’est un métier, pour reprendre l’expression de Jean-Paul Sartre, de compagnon de route. Finalement, au-delà de l’aspect purement commercial et économique, certains auteurs attendent plus. Quelques-uns me demandent parfois mon avis sur un manuscrit, sur un scénario en train de s’écrire, sur le choix d’acteurs… Il y a une dimension conseil au quotidien qui n’existe pas chez un avocat en général.

J.V. : Est-il nécessaire, pour bien représenter vos talents, d’apprécier leur travail ?

F.S. : Je le pense : on n’est jamais aussi bon que lorsque l’on croit au talent de la personne qu’on défend. On ne peut pas faire ce métier par simple cynisme économique. Ce n’est pas possible. Ou alors, ça ne sonne pas juste. On ne pourrait pas être sincère. Vous me demandiez quelles sont les vertus requises pour un agent : la sincérité en fait partie. Par capillarité, l’auteur la ressent. Et ce n’est d’ailleurs pas pour rien que je représente certains metteurs en scène et écrivains depuis extrêmement longtemps. La loyauté se crée.

©️ Francesca Mantovani / Gallimard

Même s’il y a des erreurs chemin faisant, ce ne sont pas des fautes. On peut se retrouver sur un discours commun, une complicité qui s’est créée au fil du temps. Par exemple, j’ai commencé à représenter Pierre Assouline aux États-Unis il y a presque 30 ans ! C’est hallucinant ! Je connais son œuvre à la virgule près. Quand vous faites une négociation, que vous avez une familiarité avec l’œuvre de la personne que vous défendez, vous avez une légitimité dont vous ne disposez pas quand la négociation est unique et isolée.

J.V. : Selon vous, tous les écrivains ont-ils intérêt à être représentés par un agent ?

F.S. : Sans doute mais hélas, tous ne le peuvent pas. Ça me tord les boyaux de vous dire cela mais une négociation est un rapport de force et je crois que la nature humaine ne changerait pas même si l’on décidait d’un système plus harmonieux et moins conflictuel. Il existe un déséquilibre entre des gens organisés, équipés juridiquement et qui crée une sorte de lien de subordination entre un éditeur et un auteur. On ne peut discuter d’égal à égal, en dehors de l’expérience et des années que si on a des clients qui sont forts. Il faut avoir beaucoup de ténacité, ne pas plier, le temps vous rend justice.

J.V. : Êtes-vous extrêmement sollicité et vous arrive-t-il souvent de refuser de représenter les intérêts d’un écrivain qui vous le demande ?

F.S. : Oui car dans mon métier, l’outil principal est le temps. Et malheureusement, une journée ne compte que 24 heures. Je ne peux pas représenter tout le monde. Je n’en ai pas le temps. Mais j’ai des amis agents vers lesquels je peux réorienter des artistes qui me sollicitent.

J.V. : Pensez-vous que le métier d’agent littéraire soit désormais bien installé ?

F.S. : C’est le cas je crois. Au début, tout le monde me jetait des tomates ! Aujourd’hui, nous avons créé un syndicat. J’ai proposé qu’on intègre l’association des agents littéraires au Syndicat des agents artistiques. J’en suis vice-président et Elisabeth Tanner, qui est agent artistique, en est la présidente. Une normalité s’est créée. On a pu obtenir une petite aide du CNC et cela permet d’exister, de participer à des réflexions…

J.V. : Quel regard portez-vous sur les blogueurs littéraires ?

F.S. : Justement, nous en parlions précédemment : je trouve que ce qui est formidable dans les écrits des blogueurs, c’est leur réelle bienveillance. Il y a aussi une étendue de goûts et de choix qui permet à chacun d’être servi. Je ne suis pas d’accord avec tout mais je préfère lire l’enthousiasme des uns et des autres. C’est parfois un peu naïf mais il y a un amour des livres qui ne suinte pas l’entre-soi, l’ennui, l’exaspération de certains des professionnels. Le côté règlement de compte n’existe pas dans la communauté des blogueurs littéraires. Attention, je ne dis pas que la bienveillance est la seule manière de traiter les livres. On a le droit de détester un livre et le dire. Qu’en pensez-vous ?

J.V. : Personnellement, je trouve que l’offre littéraire est tellement vaste que je préfère passer du temps à parler des livres et des auteurs que j’apprécie. Je ne vois pas bien l’intérêt de parler de ceux que je n’aime pas sur mon blog.

F.S. : Vous m’ôtez les mots de la bouche ! En revanche, une chose est vraie : lorsqu’un critique littéraire comme Angelo Rinaldi qui a été le plus dur et qui avait un style et une méchanceté absolument terrible – il œuvrait à l’époque où l’Express existait encore – écrivait un papier positif sur un livre, on était ahuri et on courrait l’acheter. Quand un livre trouvait grâce à ses yeux, on était absolument ébahi, c’était si rare !

J.V. : Le nombre de livres paraissant à chaque rentrée était moins élevé ceci dit ?

​F.S. : Tout à fait. Je me souviens que dans les années 80, on criait au fou quand la rentrée littéraire de l’automne, unique dans l’année, comptait 220 livres ! Aujourd’hui, on est à pratiquement plus du quadruple. Mais nous avons une chance extraordinaire Julie en France, on a le prix unique du livre. Cela a permis de préserver un tissu de libraires indépendants de haute volée et, par conséquent, d’éditeurs de haute volée.

Quelque part, je trouve qu’aujourd’hui, la littérature française est absolument épatante !

Des livres, chaque année, vous font découvrir de nouvelles voix. L’année dernière, ça a été pour moi Franck Bouysse que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam ! Il y a des livres absolument incroyables !

J.V. : Vous pensez à un autre en particulier ?

​F.S. : Oui, je pense aux Enténébrés et à Sarah Chiche par exemple. Je ne la connaissais pas du tout. Elle a écrit un livre sur Michaël Haneke aux PUF, « Ethique du mikado ». Je suis allé les écouter lors d’une conférence à l’Odéon à l’occasion de laquelle Michaël m’a dit que je devrais rencontrer Sarah. Elle m’a envoyé son manuscrit que j’ai trouvé formidable ! Grasset avait publié deux de ses précédents romans mais ils n’avaient pas forcément bien marché. Comme je suis pour la paix des ménages, j’en ai parlé à Juliette Joste chez Grasset qui, sans dire non, n’a pas donné suite. Il se trouve qu’au même moment, j’étais en train de négocier l’autobiographie de Costa Gavras au Seuil avec Olivier Bétourné. Je lui ai dit que je lui « donnais » Costa Gavras s’il publiait Sarah Chiche ! Et ça a fonctionné ! Le contrat n’était pas énorme mais vous connaissez la suite.

Là où on pouvait imaginer que le livre allait faire 1 000 exemplaires, il en a fait 12 000, il a eu le Prix de la Closerie des Lilas. Et Sarah est connue maintenant comme l’une de nouvelles voix de la littérature française.

J.V. : Quel est votre meilleur souvenir en qualité d’agent littéraire ?

​F.S. : Le prix Goncourt de Michel, sans hésiter !

J.V. : C’était si extraordinaire ?

​F.S. : Oui, car il le voulait tellement ! Contrairement à tout ce qui a pu être écrit ou dit, quand il a publié « La possibilité d’une île » chez Fayard, on a parlé du transfert du siècle. Il n’y a aucun transfert du siècle en réalité, et pour une bonne raison, c’est facile à observer : il n’est pas resté chez Fayard et est revenu chez Flammarion ! J’ai découvert, quand Claude Durand a essayé de lui faire obtenir le Goncourt et qu’il n’a eu « que » l’Interralié, à quel point Michel tenait au Goncourt. Le jour où il l’a eu, je l’ai senti triste à un moment de la journée. Je lui ai demandé comment il allait, il m’a répondu que c’était le plus beau jour de sa vie mais qu’il était déjà triste car le lendemain, tout serait fini ! Ça a été une belle aventure.

J.V. : Votre pire souvenir en tant qu’agent littéraire ?

​F.S. : (ndlr : un long temps de réflexion) Je n’en trouve pas… peut-être des déceptions. Par exemple quand un livre n’obtient pas le succès auquel vous vous attendiez, ou lorsqu’un livre est adapté et que vous trouvez le film pas à la hauteur… Rien de brutal.

Ah si ! Je pense à quelque chose. Dans le métier d’agent littéraire, comme dans celui d’agent artistique, on subit des déconvenues habituelles : c’est quand un client, un artiste que vous appréciez, décide de vous quitter. C’est un peu comme en amour… Vous ressentez quelque chose de très fort. Parfois, vous vous dites qu’il a raison, que vous ne vous intéressez pas suffisamment à lui. Mais certains agissent de manière déconcertante. Le départ de Marc Dugain m’a personnellement beaucoup marqué. Je l’aimais bien et je n’ai pas compris le jour où il est parti. Je n’ai d’ailleurs toujours pas d’explication.

J.V. : Quel est votre pire cauchemar en tant qu’agent ?

​F.S. : Franchement ? Aucun.

J.V. : Par goût, quels sont les auteurs favoris dont vous ne manquez jamais la lecture du dernier livre ?

​F.S. : C’est plutôt des polars ! En dehors de Fred Vargas que je représente, je pense à Arnaldur Indridason, Jo Nesbo, Connelly… Il se passe un phénomène très curieux : j’adore lire ces livres et après, je ne me souviens de rien ! C’est un peu comme certaines séries. C’est futé mais il ne m’en reste pas grand-chose après. J’aime aussi faire des découvertes. Par exemple, j’ai découvert l’année dernière « Bakhita » de Véronique Olmi…

J.V. : Récompensé il y a deux ans par le premier Grand Prix des Blogueurs Littéraires !

​F.S. : Je l’ignorais, comme quoi les blogueurs littéraires ont du nez ! Un jour, Karine Tuil me l’a présentée. J’ai été épaté ! Elle arrive à entrer dans la tête de cette petite fille qui parle un dialecte que personne ne comprend. Un destin extraordinaire. Ce livre m’a énormément marqué.

 

©️ Albin Durand

 

J.V. : L’écriture pourrait-elle vous tenter à nouveau ?

​F.S. : Non, j’ai trop de respect vis-à-vis de la littérature pour m’y hasarder. J’ai la chance de pouvoir côtoyer une ribambelle de grands écrivains. Écrire, c’est quand même un sacré métier pour ceux qui en font profession. Cela me paraît plus intéressant pour moi de relire des classiques, comme Les Misérables de Victor Hugo, apprécier des livres plus anciens à l’aune de ce qu’on lit aujourd’hui. Ou de découvrir de nouveaux auteurs. ◾️

Julie Vasa, François Samuelson et Sylvie le Bihan – Grand Prix des Blogueurs Littéraires, janvier 2020 ©️ Albin Durand

 

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