Entretien avec Charlotte Casiraghi

© Astrid di Crollalanza

 

Elle publie «La fêlure», une enquête littéraire sur la façon d’appréhender nos fragilités. Rencontre lumineuse pour le Elle Suisse !

C’est une voix, une élégance et une tenue qui séduisent instantanément. Véritable exercice d’équilibriste que de souhaiter se départir d’une image de papier glacé tout en tenant un propos littéraire ambitieux, évoquer des fragilités sans trop se dévoiler, s’éloigner des apparences pour mieux se révéler. Une performance maîtrisée avec grâce et intelligence dans «La fêlure» (Julliard). A la tête des Rencontres philosophiques de Monaco et des Rendez vous littéraires de la rue Cambon, Charlotte Casiraghi s’intéresse ainsi à nos failles qui, apprivoisées, permettent d’accéder à une forme de vérité. Une plume convaincante.

 

La chronique de La fêlure est à retrouver ici.

Julie Vasa. Vous semblez avoir à coeur de vous départir d’une certaine image que vous reflétez parfois, le besoin de «déchirer la surface». Est-ce le cas?

Charlotte Casiraghi. Cette tension entre ce que l’on montre et ce que l’on cache en est précisément le sujet. Et il me semblait important de l’incarner : ce que l’on voit de quelqu’un n’est pas forcément ce qui l’habite.

JV. Dans quelle mesure cette perception vous affecte-t-elle?

CC. L’image qui me colle à la peau ne m’empêche pas de me sentir libre et de me réaliser par ailleurs, ce livre n’a rien d’une plainte. Mais je suis toujours surprise que certains trouvent étrange que je puisse avoir suivi des études de philosophie, fondé les Rencontres de Monaco… Pourquoi faudrait-il coller avec quelque chose qui semble vous précéder avant même de vivre ? C’est comme si mon chemin était déjà tout tracé.

JV. Avez-vous hésité à vous lancer dans ce projet?

CC. J’avais envie d’écrire ce livre depuis longtemps mais il fallait oser le faire. Il n’était pas si simple de l’assumer, d’avoir suffisamment confiance en moi. Il a fallu que les choses mûrissent progressivement. Cela m’a pris du temps.

JV. Vous est-il parfois arrivé de trouver votre existence réellement affectée par l’image que vous renvoyez ?

CC. J’ai toujours eu l’impression que ce qui relevait de l’image ou de ce que les autres pouvaient penser des anonymes, n’était pas forcément une entrave. Je me disais que ce n’était pas réellement de moi que l’on parlait. Je n’y donc pas accordé beaucoup d’importance. Mais le succès, la visibilité ne vous garantissent pas d’être immunisé contre les choses qui vous travaillent de l’intérieur et qui ne sont pas forcément visibles. Tant que l’on arrive à tenir le coup, à fonctionner socialement, tout va bien. Mais un jour, on est rattrapé aussi par ce qui se trame en nous. Tout dépend de ce que l’on a vécu. Peut-être que les chocs ou les deuils vécus à un jeune âge mettent fin à l’illusion de croire que l’on peut être épargné. Cette conscience du tragique fait qu’on est peut-être plus vigilant.

JV. Vous évoquez dans «La fêlure» votre petite enfance et le réconfort que vous avez pu trouver dans l’écriture lorsque vous aviez des idées sombres. L’envie de publier un livre est-elle née dès ce moment là ?

CC. En quelque sorte même si je ne me suis pas dit que je voulais devenir écrivain et être publiée. L’écriture me permettait de gagner une forme de liberté. A ce moment-là de ma vie, j’ai réalisé qu’on pouvait me prendre les gens que j’aime, que des choses dures pouvaient m’affecter. Trouver les mots pour dire ce qui se passait permettait de les rendre moins difficiles en réalité. Le langage, l’écriture, représentaient une possibilité de lutter. C’était en tous cas une forme de liberté de conscience, d’expression que j’ai sentie comme imprenables. Lorsqu’enfant, on est confronté à l’incompréhension de la perte d’un parent, on cherche quelque part à reprendre le pouvoir. Réaliser que l’on peut perdre tous ceux que l’on aime m’a donné envie de trouver ce que l’on ne pouvait pas me prendre et chez moi, ça s’est logé dans l’écriture qui m’appartenait pleinement.

JV. Quels sont les auteurs qui vous ont séduite et donné cette passion pour la littérature et la philosophie ?

CC. Je n’ai pas connu de révélation avec un livre en particulier mais emprunté un chemin parsemé de nombreux ouvrages et rencontres, notamment des poètes à l’adolescence: Rimbaud, Baudelaire, Verlaine… ont beaucoup compté.

JV. Vous écrivez «Il y a des phrases qui marquent un avant et un après. Des phrases qui donne envie d’écrire à son tour un livre. Des phrases qui hurlent les vérités cachées dans tout le mal que l’on se fait. Des phrases qui effacent tout ce qu’on avait lu avant.» Quelle est la phrase ou les phrases qui vous ont donné envie d’écrire?

CC. Il n’y en a pas qu’une ! Cela n’arrive pas dans tous les livres mais il peut y avoir une ou plusieurs phrases qui, d’un seul coup, transforment quelque chose en nous. On ignore pourquoi ça nous bouleverse mais cela dit une vérité implacable et ouvre une porte. En l’occurrence, dans le chapitre que je consacre à Marguerite Duras, je me réfère à l’une de ses phrases où elle dit qu’elle a un visage détruit avant même de vivre. Je trouve le fait d’accepter sa propre destruction bouleversant, être en mesure, à partir d’un ravage de l’enfance, de se réinventer. Je n’ai pas vécu la même chose que Duras : elle parle d’une expérience tout de même assez extrême et ô combien douloureuse, celle d’avoir été exposée à de nombreuses violences et des comportements délétères des adultes autour d’elle. Même si on ne vit pas ce que Duras vit, sa phrase nous touche en plein cœur parce que on a tous une forme de destructivité, même minimale, où l’on peut se faire du mal. L’Amant de Marguerite Duras m’a bouleversée avec ses phrases très puissantes.

JV. De quelle manière l’idée de ce livre, son thème, en particulier, s’est-elle imposée à vous ?

CC. La lecture de « La Fêlure» de Fitzgerald il y a peut être quatre ou cinq ans m’a vraiment interpellée. De lui, je connaissais surtout Gatsby mais pas cette autre facette. Il parvient à rendre palpables ces atmosphères de joie mélancolique. Et ce texte contraste avec sa légèreté. Et puis j’ai lu Deleuze qui parle de Fitzgerald dans « Logique du sens». Ces lectures m’ont incitée à explorer philosophiquement ce que Fitzgerald souligne, les raisons qui expliquent pourquoi c’est par la chute que l’on qu’on comprend cette lente usure qui se passe en nous. Et aussi ce manque de lucidité vis-à-vis de ce qui nous traverse. Deleuze interroge : peut-on éviter de se détruire ou pas? J’ai donc d’abord pensé écrire un essai philosophique classique, peut-être une thèse et puis finalement, j’ai vite été entraînée dans une écriture littéraire et l’envie de faire des portraits d’écrivains, leurs fêlures et ce qu’ils en font.

JV. Comment avez-vous sélectionné les différentes personnalités que vous évoquez ?

CC. Certains auteurs m’accompagnent depuis longtemps et ont toujours beaucoup compté, comme Colette, Georges Sand, Anne Dufourmantelle. Et puis ensuite, j’ai quand même voulu montrer différents versants, différentes stratégies ou attitudes de survie par rapport à la fêlure. Différentes tonalités, différents milieux sociaux, différentes époques. Il m’a semblé important de montrer la variété et pas seulement aller vers ce qui me plaisait le plus.

JV. Vous semblez dire qu’au fond, chacun d’entre nous souffre de fêlures, plus ou moins marquées et qui peuvent être amenées à se creuser avec le temps. Est-ce inéluctable ?

CC. La première phrase de «La Fêlure» de Fitzgerald, «Toute vie est un lent processus de démolition», peut sembler très sombre. C’est exactement comme les murs d’une maison : des fêlures apparaissent et se creusent, du fait de la simple usure du temps. D’un point de vue purement biologique, le corps se dégrade progressivement sans qu’on s’en aperçoive. Ça se passe en silence à l’intérieur de nous. Et puis tout à coup, une maladie arrive. On ne peut prendre conscience de cette progression lente mais un jour, on se regarde dans le miroir et on a l’impression d’avoir vieilli d’un coup. Nous n’avions pas perçu que le processus était enclenché depuis longtemps. Il ne s’agit pas forcément de contempler le côté tragique de la vie, mais enfin, on ne peut pas faire comme si cela n’existait pas. On va perdre les gens qu’on aime, on va être physiquement diminué. Les événements nous usent, mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas des possibilités de joie, de création, de sublimation. Justement, la création et la pensée viennent de là. C’est parce qu’on sait qu’on est voué à se dégrader, à disparaître, à progressivement partir qu’on a recourt à l’art pour supporter cette vérité. Nietzsche l’exprime parfaitement quand il dit « Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité ».

« Etre écrivain, ce serait ça : faire passer toute sa vie par la parole, par l’exercice de la langue et l’exercice écrit. »

JV. Vous comparez nos fêlures à une sorte de cancer de l’âme. Peut-on selon vous guérir de nos fêlures ?

CC. Selon Pontalis cité dans mon livre, il faut se méfier de ce que Freud appelait la furor sanandi, c’est-à-dire la rage de guérir à tout prix. On peut effectivement guérir d’un cancer mais on en porte toujours la trace. On ignore si ça peut revenir. Nos cellules mutent, se modifient plus ou moins violemment. Mais nos fêlures, en général, avec le temps, progressent, doucement, parce que l’on vit, on prend des risques, on se confronte à des situations qui vont progressivement peut-être révéler aussi des fragilités dont on n’avait pas forcément conscience. Et si on laisse faire, cela risque de s’accentuer sans qu’on ait de remède. La lucidité vis-à-vis de soi même n’est pas un scanner infaillible. C’est difficile de regarder en soi.

JV. Colette semblait à cet égard très lucide. Vous écrivez « on se farde pour paraître mais aussi pour tenir debout en faisant briller la surface quand l’intérieur vacille ». Le maquillage vous apparaît-il comme un moyen de dissimuler vos propres chagrins?

CC. Entrer en contact avec sa fêlure, quelque chose qui nous fragilise comme une fatigue, une mélancolie, une usure… n’implique pas qu’il faille y plonger et l’étaler aux yeux de tous. Il faut quand même apprendre à se tenir pour justement ne pas se laisser complètement emporter. Et parfois, il faut une attitude un peu guerrière, comme, le pratique Colette. Il ne s’agit pas de se mentir, elle est très lucide sur ce qui ce qui la ronge un peu de l’intérieur. Mais elle a besoin de retrouver une forme de dignité. Parfois, la tenue, l’attention qu’on peut porter à ses vêtements, à son maquillage, sa coiffure participent à une mise en scène nécessaire pour se recomposer, retrouver une tenue. Certains matins, il nous arrive de ne pas être en forme, on ressent un chagrin, une contrariété et on n’a pas forcément envie que tout le monde le voit parce qu’on a besoin de le surmonter. Et c’est vrai qu’en mettant du maquillage, des paillettes, en arrangeant son visage, en mettant de la couleur, on a l’impression de pouvoir un petit peu reprendre le dessus aussi et détourner l’attention. Colette l’exprime très bien : parfois, nous n’avons pas envie de partager le malaise ou la tristesse qu’on peut ressentir. On a besoin de ce retrait aussi en soi pour que l’autre ne fasse pas intrusion. Colette dit d’ailleurs qu’elle peut devenir méchante quand elle est triste si on essaye de l’approcher. Il faut pouvoir aussi se protéger du regard des autres.

JV. Vous poursuivez, à propos de Colette : « La position est intenable, les femmes sont obligées de lutter contre le vieillissement pour correspondre aux canons de l’époque, mais quand on découvre les corsets, les crèmes et les ustensiles, cela vient réduire à néant leur sensualité dans l’intimité d’une chambre ». Partagez-vous ce constat ?

CC. Je pense que les hommes sont eux aussi pris parfois dans des positions intenables, des injonctions sociales. Ce lent processus de démolition ou d’usure est néanmoins beaucoup plus difficile à vivre pour les femmes que ce dont peuvent souffrir les hommes. Evidemment, aujourd’hui, on a tout un tas d’artifices, de possibilités de mieux vieillir et tant mieux. On vante la beauté au naturel mais elle est parfois difficile à assumer. Le regard des autres est cruel. Colette a décidé de l’accepter, de baisser les armes. Elle reconnait qu’on gagnera jamais et à 30 ans, elle l’écrit. Elle a été assez lucide sur ce point.

JV. Vous évoquez dans un passage assez insolite Elisabeth von Arnim qui conseille de prendre un chien plutôt qu’un mari quand on perd le sien !

CC. Elle a vécu à une autre époque : le carcan du mariage et de la famille étaient beaucoup plus enfermants pour les femmes. Elle appartenait aussi à un milieu où les conventions étaient très lourdes. Elle a vécu deux mariages douloureux et n’avait pas forcément envie, en écrivant ses souvenirs, de s’attarder sur ses échecs. Elle a alors trouvé une forme de réconfort dans la présence d’un animal, ce qui est le cas de beaucoup de gens. Il n’y a rien de moqueur ici. Mais en même temps, on peut aussi s’interroger sur le risque de régression. Les chiens peuvent se montrer très réconfortants et nous éviter d’entrer en contact avec nos fêlures. Une histoire d’amour, ou notre rapport à nos propres enfants active nos fragilités. Ce sont des révélateurs puissants. Elisabeth von Arnim, à un moment dans sa vie, en a eu assez et a décidé de se reposer de ses fêlures en compagnie de ses chiens !

JV. On découvre aussi Balzac sous un autre jour en vous lisant. Il affronte l’une de ses fêlures, l’absence de tendresse et d’attention de sa mère, à travers la fiction. Après ce premier livre que vous signez seule, la fiction pourrait-elle vous tenter ?

CC. Je ne sais pas. Je ne l’exclus pas mais, pour l’instant, ce n’est pas encore d’actualité.

JV. Que retirez-vous de vos interventions dans un service pédopsychiatrique auprès de jeunes filles souffrant d’anorexie?

CC. Cela fait maintenant trois ans que je participe à un groupe thérapeutique avec des psychiatres et des soignants et cette expérience dans un lieu de soins me tient très à cœur. Elle m’a permis de prendre conscience du fait qu’on ne peut pas forcément. s’approcher de trop près de certaines zones très douloureuses. Dans ces circonstances, la littérature permet un abri et aussi de se décaler de soi même. Ces séances ont peut-être aidé ces jeunes femmes à parler d’elles indirectement, à pouvoir justement trouver quelque chose de commun. Evoquer des trajectoires biographiques est très intéressant : cela montre que dans une vie, tout n’est pas décidé à quinze ou seize ans. Ces femmes dont je leur parle ont traversé beaucoup d’épreuves et se construisent progressivement. Même dans les épreuves difficiles, les moments de chute, tels ceux de Maya Angelou qui a été mutique pendant cinq ans à la suite de traumas, il y a de la place pour l’écriture. Elle l’ignore à ce moment-là mais c’est présent. Cela m’a permis d’aborder beaucoup de choses avec elles et m’a peut être influencée aussi dans la manière de tisser une intimité avec un texte. Comment entrer dans une œuvre ? Le fait que cela soit incarné nous bouleverse et met en mouvement la pensée. Et j’ai trouvé que l’incarner dans une vie crée cette intimité. Ces jeunes femmes, parce qu’elles avaient l’impression de connaître Colette, Maya Angelou. George Sand… à la suite de nos échanges, ont eut tout à coup le sentiment que ces textes étaient devenus intimes. Souvent en milieu scolaire, on n’a absolument pas le temps d’aborder les auteurs de cette manière là. J’ai toujours aimé lire des biographies d’auteurs, essayer de comprendre comment leurs écrits s’ancrent aussi dans un contexte particulier. J’essaie de le transmettre à ces jeunes filles.

JV. Ces jeunes femmes ont-elles partagé avec vous leur ressenti?

CC. Beaucoup d’entre elles m’ont dit qu’elles lisaient davantage à la suite de nos échanges, y prenant davantage de plaisir. Et certaines m’ont dit s’interroger, dans des moments compliqués, sur ce que Colette ou une autre aurait fait dans des telles circonstances ! La littérature crée des possibilités d’identification intéressantes.

JV. La mélancolie innerve tout votre livre, notamment encore dans un passage très touchant que vous consacrez à votre amie Anne Dufourmentelle. Diriez-vous que vous êtes une mélancolique qui s’accepte ?

CC. J’ai toujours pensé que la mélancolie n’empêche pas la joie, au contraire. J’ai appris à apprivoiser ces moments là et ne pas entrer dans cette prison. La mélancolie présente un risque très fort : c’est une voie sans issue possible, un ressassement permanent qui empêche d’être présent dans le moment. Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’on parle de mélancolie qu’on l’est nécessairement. Ce n’est pas parce qu’on aime des auteurs mélancoliques qu’on l’est. Les apprécier me permet de trouver un espace pour la tristesse ou pour le vague-à-l’âme, sans que ça ne contamine tout le reste. Enfin, je ne crois pas qu’il soit possible d’écrire un livre si l’on est trop mélancolique. Ce n’est pas un état permanent.

JV. Vous publiez chez Julliard. Pourquoi ce choix éditorial?

CC. C’est plutôt le choix d’un éditeur plus que d’une maison. Adrien Bosc s’est souvent montré audacieux. En tant qu’éditeur, il a publié de nombreux livres assez originaux dans leur forme et dans le croisement des approches également. J’avais envie de travailler avec lui. Et puis Julliard est une maison qui a publié de grandes écrivaines, je pense notamment à Françoise Sagan qui a démarré chez cet éditeur.

JV. Comment vous avez travaillé avec votre éditeur sur ce livre?

CC. Alors j’avais déjà travaillé seule sur le livre, beaucoup avancé sur ce que je voulais faire. Et puis à mi-chemin, j’ai montré ce que j’avais amorcé. Ce n’était pas totalement fini, mais tout de même assez abouti dans la démarche.

JV. Quels sont vos premiers lecteurs?

CC. Ce sont tous tous ceux que je remercie à la fin de mon livre. Il y en a pas mal !

JV. A quelles difficultés vous êtes vous heurtée dans l’écriture de ce livre ?

CC. Elles aussi ont été nombreuses ! C’est la question du temps de l’écriture qui est difficile. Une fois qu’on est lancé, il ne faut pas lâcher son livre. Toute pause trop longue est délicate. C’est exactement comme le sport : une pratique régulière facilite les choses alors que si l’on s’arrête d’un coup pendant trois semaines, on perd du muscle. C’est une question de discipline. Mais elle n’a rien d’évident quand on a d’autres activités prenantes, des enfants… J’ai donc dû arracher un peu un temps, résister à la fatigue due à l’accumulation de choses… Au-delà des ces considérations d’organisation, il y a des jours où tout paraît facile, où l’on voit exactement où on veut aller et puis, à l’inverse, d’autres jours où c’est gluant et éprouvant.

JV. Comment avez-vous choisi la couverture de votre livre ?

CC. Elle est l’œuvre d’une de mes très chères amies, Héloïse Van der Heyden, qui fait de la gravure. Nous nous sommes rencontrées à l’adolescence à Fontainebleau où j’allais au lycée. Je suis très attachée à la forêt de Fontainebleau : j’y ai beaucoup pratiqué l’équitation et cette couverture représente les feuillages de cette forêt de. La gravure, avec ses impressions, donne presque l’effet d’une radio où l’on voit les nervures et où d’un seul coup un feuillage dessine une fêlure.

JV. Vous organisez de très belles rencontres dans la librairie de Karl Lagerfeld, Les rendez-vous littéraires rue Cambon. Quels sentiments éprouvez-vous à la veille d’y présenter votre propre ouvrage ?

CC. Je ne réalise pas trop pour l’instant. Ce sera je pense émouvant d’y parler de mon livre, surtout que Karl a beaucoup nourri ma curiosité littéraire. Il m’a envoyé énormément de livres, partagé beaucoup de lectures, beaucoup de femmes extraordinaires. Elizabeth von Arnim que nous évoquions était par exemple une autrice qu’il aimait et admirait beaucoup. Virginia Woolf aussi : il m’avait offert toute sa correspondance en plusieurs volumes. C’était un grand passionné de Balzac aussi. « La fêlure » est donc un livre où il aurait retrouvé pas mal de ses auteurs favoris.

JV. Il semblerait que vous vous apprétiez à publier une collection d’ouvrages à de philosophie chez Actes Sud. Pourriez-vous m’en dire quelques mots?

CC. Elle paraîtra en principe à l’automne prochain. Nous sommes en train de travailler sur les premiers titres. Ce sera à la croisée de la philosophie et d’autres disciplines. Il y aura une certaine originalité dans le choix des auteurs et des thématiques qui seront assez insolites aussi !

JV. Dans quelle mesure pensez-vous qu’Albina du Boisrouvray, votre marraine, incarne votre approche de la fêlure ?

CC. Effectivement, Albina a vécu l’une des épreuves les plus douloureuses de l’existence, celle de perdre un enfant. Et elle a trouvé une manière d’y survivre. Cela ne passe pas par le fait de surmonter ou réparer, mais il faut inventer une autre vie, déplacer et prendre un autre chemin. Créer cette ONG au nom de son fils et être à ce point engagée fut une nécessité vitale pour elle. Il fallait créer quelque chose de nouveau pour se relever de ce drame car il était impossible de continuer comme avant. Albina incarne cette réinvention à partir d’une grande douleur qui lui donne aussi une intensité et une combativité extraordinaires.

JV. Albina est très liée à la Suisse. Avez-vous des liens dans ce pays ?

CC. Tout à fait. J’ai y passé de nombreuses vacances avec elle, en particulier à Verbier et y ai plein de souvenirs. J’y viens d’ailleurs assez souvent, ayant pas mal d’amis qui y habitent, que ce soit à la montagne ou à Genève, ou encore à Zurich. C’est un endroit que je fréquente depuis mon enfance. Un petit faible aussi pour la papeterie Caran d’Ache… une boutique avec plein de stylos et de nombreux carnets que j’aime beaucoup!

« Je ne voudrais pas que la littérature soit réduite à une sorte d’instrument parmi d’autres du soin. »

« La littérature peut nous nuire en formant des bulles solipsistes qui sont quand même des bonnes manières de passer à côté de son existence. »

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