Les Jours heureux – Adélaïde de Clermont-Tonnerre

Adélaïde de Clermont-Tonnerre dresse le portrait tout en nuances d’un homme ayant grandi auprès de deux monstres sacrés du cinéma, ses fragilités et ses forces, et explore le lien si particulier qui les réunit. Flamboyant, élégant, un régal de lecture !

Éditeur : Grasset ; Nombre de pages : 448

Parution : mai 2021 ; Prix : 22 € ; Version ebook disponible

Il s’appelle Oscar Laventi et ses traits pourraient être empruntés à ceux de l’artiste Ben Mazué, partageant avec lui un titre éponyme – Les jours heureux  –, mais aussi sa manière de tenir à distance les soucis : marcher, marcher, courir, jusqu’à l’épuisement.

 

Et des soucis, Oscar en est pétri, lui qui a grandi auprès de deux monstres sacrés du cinéma européen épris d’une liberté absolue : sa mère, la scénariste Laure Branković, et son père, le célèbre réalisateur Edouard Vian : deux êtres flamboyants, aux allures de héros de comédie romantique, qui ont passé leur vie à se séparer, pour mieux se retrouver, alternant mariages, films et divorces, ayant eu à cœur de se mettre sans arrêt en scène. Au milieu, un enfant unique est né pour lequel l’amour prodigué fut toujours sincère. « Scaro », comme le surnomme affectueusement sa mère, a grandi choyé, aimé, côtoyant tous les artistes en vue de l’époque, amis de ses parents, et partageant avec eux le meilleur comme le pire, une vie riche, vécue avec panache ! Mais comment se construire dans l’ombre de deux êtres que l’on adore, aux personnalités si explosives, sans cesse sous les feux des projecteurs ? Oscar a toujours fait du mieux qu’il a pu et si sa tentative d’affirmation en tant qu’écrivain s’est d’abord révélée peu concluante, il est parvenu à se faire un nom à lui, empruntant au passage le patronyme de sa grand-mère adorée, en tant que script doctor de séries connaissant un certain succès.

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Mais ce début d’autonomie chèrement acquise se trouve largement mise à mal lorsqu’il apprend que sa mère est condamnée à court terme, terrassée par un cancer déjà fort avancé. Fidèle à ce qu’elle a toujours été, Laure décide de profiter au maximum du temps qui lui reste à vivre et fait promettre à son fils, mis dans la confidence, de ne rien dire à son père. Un secret bien lourd à porter… Et un vœu, celui de tous les enfants de parents divorcés : leur permettre de se retrouver avant qu’il ne soit trop tard.

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Un challenge délicat, qui va le mener des Hautes Alpes enneigées à l’occasion d’une randonnée mémorable à peaux de phoque, au Mexique, en passant par la Grèce ensoleillée, croisant sur son chemin plusieurs femmes aux fortes personnalités, en particulier Talya, influenceuse star des réseaux sociaux, ou encore Aurélie qui, tout comme lui, écrit des histoires et souhaite l’associer à un projet qui lui tient particulièrement à cœur : un film consacré à W, ce producteur américain redoutable prédateur sexuel.

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Cinq ans séparent la publication des « Jours heureux » du précédent livre d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre, « Le Dernier des nôtres », que j’avais adoré (découvert grâce au Grand Prix des lectrices Elle et qui avait été l’occasion de la première publication de mon nom dans le magazine ELLE !).

Cinq longues années et une attente comblée par ce nouveau roman au souffle romanesque puissant qu’il faut absolument découvrir, d’abord pour le dépaysement procuré. Loin des autofictions dont l’auteur préfère se tenir éloignée ce qu’elle m’avait confié ici, sauf pour se référer avec humour au Grand prix du Roman de l’Académie française qui avait couronné son précédent livre –  « Encore une histoire de nazis (…) Totalement téléphoné » -, l’auteur nous entraîne dans des lieux féériques et nous offre une plongée au cœur du processus créatif. De l’étincelle à l’origine de tout aux forums, mines incroyables d’inspiration, aux « cartes de serial killer » pour le scénario, les personnages… l’auteur évoque toutes les coulisses de cet art de créer, la fébrilité qui s’empare alors des inventeurs tenant une idée et c’est passionnant !

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Un livre à lire ensuite pour son côté résolument contemporain. Situant son intrigue au moment de la naissance du mouvement #meToo, de l’avènement de Trump au pouvoir et de l’explosion des réseaux sociaux, l’auteur parvient à ancrer son intrigue captivante au sein d’une actualité brûlante dont on saisit les enjeux de manière très concrète et originale.

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La plume d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre mérite également, à elle seule, que l’on dévore son roman, tout à la fois terriblement sensuelle dans l’évocation des sens en émoi de son héros, et parée d’un sens aigü de la formule qui subjugue autant qu’il fait sourire :

 

« La vie de ma mère était une poignée de sable dans ma main. J’avais beau serrer de toutes mes forces, les grains s’en échappaient » ;

« Son corps est une insulte à côté du mien. Sa minceur pointe ma bedaine, sa souplesse ma raideur. Et puis son cul n’a pas d’esprit. Il est parfait » ;

« Juste une vie parfaitement éditée » ;

« Mes parents, en me noyant dans le tourbillon de leur passion, m’avaient mis le cœur et la tête à l’envers ».

Faisant d’Oscar le narrateur de sa propre histoire, l’auteur dresse de lui avec élégance un portrait tout en nuances, approchant au plus près de ce qui constitue la relation l’unissant à ses parents. Apparaît ainsi dans ce magnifique roman un homme fragile, sur le point de perdre la boussole de sa vie, sa mère, à la recherche des ressources lui redonnant un sens, d’un « spasme (…) ce moment animal et béni de l’oubli » et de la possibilité de profiter enfin de jours heureux.

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Et si, comme moi, vous êtes triste à l’idée de quitter Oscar Lavanti, rassurez-vous, il s’est sans doute un peu malgré lui laissé gagner par l’addiction de Talya, non sans rappeler certains héros de papier de Tatiana de Rosnay, et est présent sur les réseaux !

 

©️ JF Paga / Grasset

À propos de l’auteur

Adélaïde de Clermont-Tonnerre, née en 1976, ancienne élève de l’Ecole normale supérieure, est journaliste et romancière. Son premier ouvrage, Fourrure (Stock) a été récompensé par cinq prix littéraires, dont le prix des Maisons de la Presse et le prix Sagan. Il était également finaliste du Goncourt du premier roman. Le Dernier des nôtres a été récompensé par le Grand Prix du roman de l’Académie française. Les jours heureux est son troisième roman.

Quelques pages en extrait du livre….

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