
Nous aussi – Anne Godard
Un procédé narratif prodigieux au service d’une histoire familiale glaçante. Quand les secrets et les violences gangrènent une famille et que la littérature permet de les révéler.
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Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 240
Parution : Août 2026
« Le récit n’est plus l’écriture d’une aventure, mais l’aventure d’une écriture ». Jean Ricardou.
Une phrase citée par François-Henri Désérable à l’occasion d’un échange à retrouver bientôt dans le Elle Suisse, pour évoquer à ses yeux l’importance du style, au-delà de l’histoire. Le troisième roman d’Anne Godard appartient sans conteste à ces rares ouvrages, incontournables et remarquables, qui allient les deux.
Si l’histoire contée par la romancière est glaçante, son procédé narratif est prodigieux, servant parfaitement le propos : pas d’effet de manche ni d’artifices pour épater le lecteur ici, mais l’utilisation du pronom personnel « on » et désignant très justement cet ensemble, ce magma, cette masse quasi fongible où tous les individus disparaissent au profit de La famille, embarquant malgré lui le lecteur en son cœur. Cette famille, clanique, a un côté un peu « vieille France », traditionnelle, bourgeoise, privilégiée, nombreuse et catholique. Cousins, cousines, oncles, tantes… tous vivent dans le même immeuble situé au cœur du quartier latin à Paris et passent leurs vacances ensemble à la campagne, au « Château ». L’éducation des enfants pourrait être qualifiée de conventionnelle : bonnes manières de rigueur et, surtout, pas de vagues. Tout se transmet, et tout recommence, une génération après l’autre.
L’autrice excelle dans la description par le menu du quotidien de toute cette famille, observée d’abord à hauteur d’enfant, sans que l’on ne sache au départ qui s’exprime. Des journées et un cadre sympathique : repas, jeux, aventures, balades… des moments joyeux partagés, une grande liberté et une communauté que l’on se surprendrait presque à envier parfois. Puis viennent imperceptiblement des accords de participes passés et d’adjectifs et l’on comprend que les voix se distinguent. Surviennent alors des « incidents » rendant l’expérience d’un coup moins enviable, la liberté de façade et la sensation de malaise croissante, jusqu’à ce que la famille idyllique s’effondre, gangrénée de l’intérieur. La tension monte, le rythme s’emballe, pour ne plus vous lâcher. Les chapitres sont très courts, leurs chûtes brutales, requérant la lecture des suivants.
On lit le livre en apnée, frappés par cette reproduction d’un modèle voué à l’échec. Comment exister en tant qu’individu quand on appartient à un tel ensemble censé nous protéger alors qu’il recèle les pires menaces ? Que faire de paroles d’enfants tues, de silences et de violences destructeurs, de comportements qu’on a préféré négliger et des traumatismes qui en ont découlé ? Une reconnaissance délicate à verbaliser qu’Anne Godard parvient admirablement et subtilement à révéler grâce à une écriture singulière et admirable.

© Stephan Gladieu
À propos de l’auteure
Anne Godard est née à Paris en 1971, elle enseigne la littérature et l’écriture créative à l’université Sorbonne Nouvelle. Elle a publié aux Éditions de Minuit L’Inconsolable en 2006 (prix rtl-Lire) et Une chance folle en 2017 (prix Alain-Spiess du deuxième roman).
Nous aussi est son troisième roman.
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